Récolter ses propres graines en octobre : tomates, haricots, fleurs, et le piège des courges croisées
Tomates, haricots, capucines : garder ses graines ne coûte que quelques enveloppes. Mais celles des courges peuvent donner des fruits toxiques, et il vaut mieux le savoir avant de les ranger.
Début octobre, les gousses des haricots à rames cliquettent quand on secoue la tige, les têtes de cosmos virent au brun et les dernières tomates, trop mûres pour finir en salade, se fendent sur le paillage. Tout ce que le potager fabrique de plus utile pour l'an prochain est là, sous votre nez, et il ne vous coûtera que quelques enveloppes en papier kraft. Beaucoup de jardiniers préfèrent pourtant rouvrir un catalogue Vilmorin en février et racheter ce qu'ils auraient pu garder. Garder ses graines n'a rien d'une science occulte. Mais trois choses séparent le sachet qui lève bien de celui qui déçoit : savoir quelles plantes s'y prêtent, connaître le geste précis qu'elles réclament, et repérer le cas, celui des courges, où ressemer ses propres graines peut produire des fruits toxiques.
Ce qu'on peut ressemer, et ce qu'on gaspille en essayant
Le premier tri se fait avant même de couper un fruit : une variété fixée, qu'on appelle aussi variété ancienne ou de population, redonne à peu près la plante mère, alors qu'un hybride F1 n'en est pas capable. La mention « F1 » figure sur le sachet de graines ou sur l'étiquette du plant, et si vous avez acheté vos tomates en jardinerie ou en grande surface, vous tenez très probablement un hybride. Ses graines germeront sans difficulté, mais la génération suivante sera hétérogène, souvent moins vigoureuse, et ce qui vous avait séduit, la forme, la couleur, le goût, aura en grande partie disparu. Ne perdez donc pas votre temps avec des graines de F1, sauf par curiosité de jardinier. Les variétés fixées, elles, se transmettent depuis longtemps : Cœur de Bœuf, Noire de Crimée, Green Zebra ou Rose de Berne chez les tomates, et de nombreux haricots à écosser que proposent Kokopelli ou ProSpecieRara.
Pour une première année, trois familles donnent des résultats presque assurés :
- les tomates de variété fixée, qui ne réclament qu'un seul geste un peu particulier ;
- les haricots et les pois, qui s'autofécondent en grande partie, si bien que le voisin de rang ne les croise guère ;
- les fleurs annuelles à grosses graines, capucines, soucis, cosmos, nigelles, œillets d'Inde et quelques autres.
Tomates : la fermentation, le geste qu'on saute trop souvent
Choisissez le fruit sur le plus beau pied et non sur le plus beau fruit : cette sélection massale, répétée d'une année à l'autre, adapte lentement la variété à votre sol et à votre climat. Le fruit doit être plus mûr que celui que vous mettriez dans l'assiette, mou sous le doigt, coloré jusqu'au cœur, et surtout sain, car une tomate tachée transmet ses maladies avec ses graines. Coupez-la en deux dans le sens de la hauteur, pressez les loges au-dessus d'un verre, ajoutez à peu près le même volume d'eau et couvrez d'un linge. Laissez le tout à température ambiante, autour de 20 à 22 °C, à l'abri du soleil, en remuant de temps en temps. Au bout de deux à quatre jours, une pellicule blanchâtre se forme en surface et les bonnes graines coulent au fond. C'est le signal : versez doucement le liquide, jetez ce qui flotte, qui est vide, et rincez le reste dans une passoire fine jusqu'à ce que l'eau soit claire.
La fermentation n'est pas un caprice de puriste. Chaque graine est enrobée d'un gel qui contient des inhibiteurs de germination, et le laisser en place compromet la levée de l'an prochain. Le séchage direct va plus vite, mais il laisse du gel qui favorise les moisissures au stockage. Étalez ensuite les graines rincées sur une assiette ou un torchon propre, jamais sur du papier absorbant où elles collent en séchant, dans une pièce aérée et à l'ombre, pendant une à deux semaines. Ni four, ni radiateur, ni plein soleil. Et ne dépassez pas quatre jours de fermentation : au-delà, les graines peuvent se mettre à germer dans le verre.
Haricots, pois et fleurs : sécher sur pied, puis passer au congélateur
Pour les haricots à écosser et les pois, laissez les gousses sur la plante jusqu'à ce qu'elles soient jaune paille ou brunes, cartonnées, avec les grains qui cliquettent à l'intérieur. Si l'automne est pluvieux, arrachez les pieds entiers et suspendez-les la tête en bas dans un abri sec et aéré, un garage ou une grange, plutôt que de laisser les gousses pourrir au jardin. Écossez ensuite, écartez les grains tachés ou percés et laissez sécher encore quelques jours à plat. Avant le stockage définitif, mettez-les au congélateur au moins 48 heures dans un récipient fermé, ce qui tue les larves de bruche, ce petit coléoptère qui perce les grains stockés. Cette étape ne vaut que pour les légumineuses : les autres graines n'en ont pas besoin dès lors qu'elles sont bien sèches.
Pour les fleurs, cueillez les têtes sèches un après-midi sans humidité, quand les graines se détachent presque seules. Les nigelles de Damas gardent leurs graines noires dans des capsules gonflées qui sonnent comme des grelots, les cosmos dans des têtes brunes et effilochées, les soucis dans des capsules recourbées qui s'ouvrent au toucher. Pour les capucines, ramassez les gros grains ridés dès qu'ils passent du vert au beige, avant que la pluie ou les limaces ne s'en chargent. Posez le tout dans un sac en papier, jamais en plastique, qui retient l'humidité. Ne comptez pas retrouver les mêmes couleurs au printemps : cosmos et soucis se croisent volontiers avec leurs voisins de massif, ce qui réserve des surprises, le plus souvent agréables.
Courges et courgettes : les graines qu'il vaut mieux racheter
Gardez les graines de tout ce que vous voulez, sauf celles de vos courges et de vos courgettes.
L'Anses le rappelle dans une mise en garde datée d'octobre 2024 : certaines courges contiennent des cucurbitacines, des substances amères et très irritantes qui provoquent douleurs digestives, nausées, vomissements, diarrhée parfois sanglante, voire une déshydratation sévère nécessitant une hospitalisation. La cuisson ne les détruit pas. Les coloquintes d'ornement sont toutes considérées comme toxiques, mais le cas qui concerne le jardinier est plus sournois. Une courge de potager, d'apparence parfaitement normale, devient amère à la suite d'hybridations spontanées : des variétés amères et des variétés comestibles cohabitent dans le même jardin ou dans des jardins voisins, et les graines sont récoltées puis ressemées d'une année sur l'autre. Les fruits issus de ces croisements ont exactement la même allure que les bons, et seul le goût trahit le problème, neutre ou légèrement sucré pour une courge saine, nettement amer pour les autres.
Ces croisements n'ont lieu qu'au sein d'une même espèce de Cucurbita. Courgettes, citrouilles, courges-glands et pâtissons relèvent de Cucurbita pepo, potirons et potimarrons de Cucurbita maxima, butternuts et courges musquées de Cucurbita moschata, d'après la fiche de Gerbeaud. Les pollinisateurs visitent plusieurs jardins avant de déposer leur pollen sur vos fleurs femelles, et pour garder une variété pure sans intervention il faudrait respecter une distance d'isolement de 500 m à 2 km, selon l'environnement. Croiser deux variétés comestibles ne produit pas de poison, seulement des fruits imprévisibles. Le danger apparaît quand une plante amère entre dans la danse, ce que personne ne voit avant d'avoir goûté.
Notre recommandation est simple : rachetez chaque année vos graines de courgettes, de potimarrons et de butternuts, et gardez celles des tomates, des haricots et des fleurs. Une courge sortie toute seule du tas de compost est un volontaire dont il ne faut jamais garder les graines, et tout fruit à la chair amère part à la poubelle plutôt que dans la soupe.
Si vous tenez à conserver une variété précise, une seule piste sérieuse existe, la pollinisation manuelle. La veille, repérez une fleur femelle et une fleur mâle sur le point de s'ouvrir et fermez chacune avec un ruban adhésif de type kraft. Le lendemain matin, cueillez la fleur mâle, retirez le ruban et les pétales, frottez les étamines sur le pistil de la fleur femelle, puis refermez celle-ci et laissez-la faner. Prenez de préférence la fleur mâle sur un autre pied de la même variété. Récoltez le fruit juste avant les gelées, laissez-le mûrir un mois, puis lavez les graines et séchez-les deux semaines jusqu'à ce qu'elles cassent net.
Après un plat de courge, des douleurs au ventre, des vomissements ou une gorge irritée justifient un appel à un centre antipoison. En France l'Anses indique le 01 45 42 59 59, en Belgique le Centre Antipoisons répond gratuitement au 070 245 245, en Suisse Tox Info Suisse au 145, et le 112 reste le numéro des urgences vitales. Gardez les restes du repas, soupe ou purée comprises, car ils permettent de rechercher les toxines.
Sécher, étiqueter, tester : ce qui décide si le sachet vaut quelque chose en mars
Une graine qui plie sans casser n'est pas assez sèche : les graines de tomate doivent se séparer sans coller, celles de courge se casser net. Rangez-les d'abord dans une enveloppe en papier kraft, le temps que l'humidité résiduelle s'évapore, puis dans un bocal hermétique. Écrivez sur chaque enveloppe la variété, l'année de récolte et le lieu, au crayon à papier ou au marqueur indélébile, car ce que l'on croit retenir par cœur en octobre est oublié en mars. Gardez le tout au sec, au frais et à l'abri de la lumière : un tiroir de cave convient, le réfrigérateur fait mieux, dans une boîte fermée avec un sachet déshydratant. Selon les guides, une graine de tomate se garde de trois à cinq ans dans un tiroir et jusqu'à huit ans au réfrigérateur, alors que les haricots tiennent en moyenne trois ans.
Réservez une dizaine de graines pour le test de germination, à faire en février plutôt que le jour du semis. Posez-les sur du papier absorbant humide, sans le détremper, repliez-le, glissez le tout dans un sachet refermable et placez-le entre 20 et 25 °C. Au bout de sept à dix jours, comptez celles qui ont germé : huit à dix sur dix, le sachet est excellent ; six ou sept, semez un peu plus dense ; en dessous de quatre, rachetez des graines.
Ce que vous récoltez en trop ne se perd pas. En Suisse romande, plusieurs bibliothèques tiennent une grainothèque, à Vevey ou à Neuchâtel notamment, et ProSpecieRara organise des ateliers de récolte de graines. En France, la loi Biodiversité de 2016 reconnaît explicitement l'échange gratuit de semences du domaine public entre jardiniers, et depuis juin 2020 ces variétés peuvent même être vendues aux particuliers sans inscription au catalogue officiel.
Reste un dernier geste, le plus souvent oublié : notez dès aujourd'hui sur votre calendrier le week-end de février où vous ferez ce test. C'est ce jour-là, et non le matin du semis, que vous saurez s'il faut recommander des graines.